échappées

Nº 1

Processus / Ongle

Processus / Ongle1 Ce travail a été réalisé dans le cadre du Laboratoire sémantique, un atelier proposé par Chrystelle Desbordes aux étudiants de 4e et de 2e années de l’ÉSA Pyrénées — site de Tarbes. Parmi une liste non exhaustive de « notions », les étudiants sont invités à « vivre » avec la notion de leur choix pendant environ un mois. À l’issue de cette cohabitation, chacun restitue en cours le fruit de cette expérience en présentant la dite notion à la fois sous forme de textes et d’images. Ici, Séverine Lepan-Vaurs, étudiante en 4e année, présente les traces écrites et visuelles de cet exercice qui, en cours, avait pris une forme performative — forme qui mettait en abyme la notion qu’elle avait choisi : « processus ».

« Il vous reste la récitation de ce qui tremble alentour. Le temps est un paysage et un autre à mesure que vous marchez. »
Edouard Glissant

« La réforme viserait à inculquer un sens profond de l’esthétique conçue non comme un luxe, mais comme un domaine essentiel à la réalisation poétique de la vie de chacun, un peu comme retisser
pour chacun un processus de narration. »
Edgar Morin

Étymologiquement, la notion de « processus » vient du latin procedere qui signifie s’avancer, et désigne le progrès, la progression.

En cours, en développement, en marche, en évolution, en mouvement, en progrès.

Nom masculin, il renvoie à une suite d’opérations ou d’événements, à un ensemble d’activités corrélées ou interactives qui transforment des éléments d’entrée en éléments de sortie.

Un processus est aussi un relief osseux : cavité, éminence, sillon, tubérosité, tubercule important-il peut être palpable.

« On sait que les choses et les personnes sont toujours forcées de se cacher, déterminées à se cacher quand elles commencent. Comment en serait-il autrement ? Elles surgissent dans un ensemble qui ne
comportait pas encore, et doivent mettre en avant les caractères communs qu’elles conservent avec l’ensemble pour ne pas être rejetées. L’essence d’une chose n’apparaît jamais au début, mais au milieu, dans le courant de son développement, quand ses forces se sont affermies. »
Gille Deleuze

En vivant avec « ma » notion pendant un mois, j’ai écrit chaque jour un mot en lien avec elle ; je me suis rapidement rendue compte que la plupart de ces mots entrait plus facilement en correspondance lorsqu’ils étaient mis au pluriel :

Les rythmes, les séquences, les relations, les mouvements, le sens, les forces, les dynamiques, le temps, les liens, les données, les successions, les jeux, les ruptures, une marche, les protocoles, les phénomènes, l’oubli, les écarts, les entres, les migrations, l’événement, les analogies, le recouvrement, les cohérences, la
cendre, les discontinuités, la vie, les cycles, l’anachronisme, les traces, les chréodes, les corps, le visible, les champs d’investigation, le vieillissement, l’émergence, les dialectiques, les tentatives, les montages, les problématiques, la réflexivité, la recherche, les trames, les blocages, les notions, les conditionnements, l’attente, les seuils, les transformations, les ressources, les objectifs, les métamorphoses, l’expérience — l’expérience, les directions, les relations, les jaillissements, les passages, les présences, le langage, les disparitions.

Le mouvement visible de la tache noire

« Pincer » comme penser le réel, faire apparaître une image par accident vers un processus organique qui marque le passage du temps, un dessin, un petit film, une tâche qui fait sens qui avance vers une limite. Un court-métrage organique et très singulier se projette au plus près de moi, dans l’alternance des jours et des nuits, pendant que je travaille sur ma notion de processus, à moins que ce ne soit elle qui me travaille, au noir, dans l’inversion de mes sténopés.

À la fin du mois d’octobre, je me coince le bout du doigt, exactement le même qu’en avril, l’index de la main droite. Celui de la création du monde de Michel-Ange du plafond de la Sixtine. Alors s’impose sur l’ongle une tache de sang très noire. Objet miniature de lecture du monde, figure métonymique, je commence à observer les dessins de cette forme qui évolue chaque jour par étapes, à peine perceptibles. Le mouvement opère depuis la peau jusqu’à l’extrémité de l’ongle et sa disparition. Tout le temps que dure
la lente migration de cette tache vers l’extrémité de mon corps, je trouve des analogies des corrélations, et des interactions avec d’autres processus et géographies plus vastes qui m’habitent. Comètes, ombre, astres, colline, oiseaux, nuages, combe, nuits, lucioles, rocher de schiste, mercure, flamme, embryon, cétacé, île, rivage et quelques images de nuit de Brassaï.

Le 6 décembre, la tache est totalement apparente et recouvre l’ensemble de l’ongle, il n’y a plus rien sous la peau cachée, elle se livre entièrement au regard sous le doigt qu’il montre. Elle a maintenant une forme très singulière ; pointée vers l’extérieur elle ressemble à un dôme d’église russe, et pointée vers moi on dirait un vase, une sorte d’amphore ou un bulbe. Le processus continue, je fais une photo de temps en temps. Aux environs du 20 décembre, l’ongle commence à se dédoubler et la tache perd de son éclat.
Au début de l’année 2012, son dernier quartier disparaît totalement du bout de l’ongle que l’on nomme également le « bord libre ».

Ongle, 2011 – 2012, série de quatre photoghraphies noir et blanc © Séverine Lepan-Vaurs

Processus / Ongle
Séverine Lepan-Vaurs

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